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Mathias Enard et les transports et le rural

Ne pouvant être partout c’est l’ami Pierre qui m’a signalé le propos, dans le journal La Vie, de Mathias Enard, écrivain de passage à Montauban, au sujet du ferroviaire. Je reprends une partie de l’entretien et je me dis que nous devons argumenter sans cesse au sujet de la LGV alors que notre lutte est tellement l’enfant d’évidences évidentes. Bonne lecture. JPD

 

Qu'est-ce que la littérature peut apporter au débat sur la ruralité ?

M.É. Elle a un rôle central pour mettre en récit ce qui se passe aujourd'hui à la campagne, raconter non seulement les différentes expériences qu'on peut y vivre, mais aussi se faire l'écho de ce qui arrive ailleurs en Europe, en ramenant la réflexion sur la longue durée. La littérature permet de lier les lieux et les époques. On constate la grande diversité de la population rurale actuelle. On voit des jeunes tenter des aventures agricoles très différentes de celles de leurs parents, des néoruraux s'installer, comme ce couple d'agriculteurs qui font des céréales bio pas loin de chez moi - lui était garagiste et elle travaillait dans un supermarché en région parisienne. Bien sûr, il n'est pas question de peindre une campagne idyllique, refuge de tout citadin qui a envie de changer de braquet. Mais on ne peut plus voir la campagne comme un lieu immobile. Longtemps, on a entretenu l'idée que la ruralité signifiait l'immuabilité par rapport à la plasticité de la ville, qui va beaucoup plus vite. Il y a une différence de rythme, certes. En même temps, la campagne avance dans la modernité comme le reste du monde, n'en déplaise à certains. L'immobilisme dont rêve un Zemmour n'a jamais existé, tout s'est transformé depuis toujours. La mixité est réelle ! Dans le Poitou, aux familles issues du terroir se mêlent des familles d'immigration récente : enfants de Portugais, d'Italiens, d'Algériens, avec des professions aussi diverses que maçon, agriculteur, couvreur, épicier ou enseignant. Le peuplement rural est à l'image de la France, en mutation constante. Je crois d'ailleurs qu'on n'a pas vraiment pris la mesure de la diversité des «gilets jaunes» : il ne sera pas facile de réenclencher un tel mouvement qui a aggloméré des gens extrêmement différents. En raison de l'échéance électorale, ils vont désormais se retrouver séparés, dans des camps politiquement opposés.

 

La question des transports n'est-elle pas toujours cruciale ?

M.É. Bien entendu. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la comparaison avec l'Allemagne, pays qui nous ressemble prétendument, est tout à fait intéressante : il n'y a pas eu outre-Rhin ce désinvestissement de l'État de toutes les petites lignes. En France, c'est un vrai drame. On a fabriqué de la «mobilité», mais uniquement pour aller à Paris, où les gens des campagnes ne se rendent qu'une fois de temps en temps. On sait que les Français vivent dans un rayon de 3o à 4o km autour de chez eux. Ces déplacements-là auraient dû être favorisés. Mais, depuis 5o ans, on a réalisé l'inverse. On a raccourci le temps de trajet avec la capitale : je peux désormais faire Niort-Paris en moins de deux heures, tandis que, pour aller à Nantes, la SNCF me conseille de passer par la gare Montparnasse, en quatre heures ! Or on nous demande aujourd'hui de décarboner, donc de revenir aux petites lignes : des milliards d'investissements vont être nécessaires, alors qu'il aurait suffi de maintenir le réseau existant.

 

Qui vous a inspiré pour dépoussiérer le roman de terroir ?

M É Le défi était effectivement d'écrire un roman rural d'aujourd'hui. Mon chantier a duré 10 ans et je faisais marrer tout le monde, personne n'y croyait. J'avais en tête un certain Ernest Pérochon, un auteur poitevin qui a obtenu le Goncourt en 1920 avec un roman intitulé Nêne, où les femmes tiennent le premier rôle. Mais d'autres écrivains d'ailleurs, comme Jean-Loup Trassard, m'ont aussi fait penser qu'on pouvait parler de la campagne d'une façon qui ne soit pas uniquement nostalgique, muséale, folklorisée, idéalisée. On peut s'appuyer sur le réservoir de la tradition pour aller de l'avant. Rabelais fait partie des forces de la modernité et de la liberté absolue, il invente sa langue. Tout comme un autre grand maître du XVIe siècle, Béroalde de Verville, qui a écrit le Moyen de parvenir, un banquet de 800 pages, un monument incroyable. Les textes très mixtes de ces deux auteurs entre prose, poésie et récit me paraissent être des expériences à poursuivre. Leur humour et leurs mélanges me passionnent : la liberté et le gigantesque rire qui sortent de ces livres-là ! INTERVIEW MARIE CHAUDEY

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